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Corrigés Bac philo 2010 - série S

Corrigés de Daniel Ramirez, professeur de Philosophie.

Publié le 12/04/1992

Des profs de philo ont planché comme vous sur les sujets du bac philo. Découvrez ici le fruit de leur réflexion...

Sujet de dissertation n°1 : L'art peut-il se passer de règles ?

PLAN :
Introduction
1) De quelles règles parle-t-on en art ?
2) De qui parle-t-on lorsqu'on parle « d'art » ?
3) Dé passement. Une façon hégélienne de concevoir le rapport aux règles.
4) Les règles et notre façon de définir l'art.
Conclusion

INTRODUCTION
L'art étant le domaine de la créativité et de la spontanéité, il paraît, au premier abord que c'est le propre de l'artiste de se passer de règles, d'aller vers le nouveau. Pourtant toute chose a des règles, les sociétés, les jeux, même ceux du hasard, les métiers (les arts sont d'abord de métiers). On dit parfois « c'est fait dans les règles de l'art ». Le terme latin « regula », faisait allusion a cet instrument qui nous permet de tracer une ligne droite (tout comme le terme norme vient de « norma », l'équerre). Une question historique se présente alors en parallèle : cette dernière expression fait allusion à un art classique, fait justement selon de règles bien précises, comme la tragédie antique ou la peinture du moyen âge ? Si la question était posée par rapport à ces périodes, la réponse négative s'imposerait. Mais dans la modernité l'art est vu comme un domaine de liberté. Nous allons considérer cette façon de voir l'art, sous l'impératif de création, d'aller vers l'inconnu, comme le voulait un Baudelaire.
Se passer de règles voudrait dire que l'art se met en dehors des carcans que la culture d'une société lui impose. Cela paraît nécessaire pour faire œuvre de création. Mais jusqu'à quel point ce « en dehors » est possible ? Même révolutionnaire, même avant-gardiste, un art est l'art d'une société humaine, avec ses langages et ses codes, en dialogue, voire en opposition à elle, mais jamais entièrement en retrait. Jusqu'à quel point l'artiste peut-il se placer en dehors de ces contextes qui donnent signification à son œuvre ? Mais s'agit-il proprement de « règles » ? Quel est le rapport de l'activité artistique aux règles ? Quelles sont ces règles ?

 

1) De quelles règles parle-t-on en art ?

Il est vrai qu'aucune activité humaine peut se passer entièrement de règles, si l'on entend par règles tout ce qui conditionne le mouvement, en commençant par les lois de la gravitation pour des êtres corporels, des besoins du maintien de la vie, mais aussi de l'activité, de l'exercice des facultés. La liberté même de l'homme en société n'est jamais comprise comme totale, que ce soit les lois dictées par l'autorité ou résultantes d'un contrat social, elles encadrent et de ce fait permettent la liberté. C'est pourquoi on parle souvent de la « loi de la jungle » ou d'un contexte « sans Dieu ni loi », comme d'autant de situations où la vie proprement humaine est difficile et la liberté se voit empêchée.
Mais si dans la vie des sociétés, des règles les plus simples, « ne pas tuer », par exemple, ou le droit à la sécurité de la personne, semblent indispensables puisque des enjeux vitaux en dépendent, les règles en art semblent moins chargées de gravité et ses violations moins catastrophiques. Quels sont-elles, plus précisément ?
Nous pouvons distinguer entre des règles qui font qu'un art soit tel art, bien établie, et non pas un autre, nous les appellerons « règles constitutives », et des « règles opératives » ou techniques à l'intérieur d'un art, dont il dépend, dans un contexte donné, la réussite ou la valeur esthétique de l'œuvre. Les premières font que si l'on est sculpteur on travaillera des matières avec de volumes et si l'on peintre on s'en tiendra à des « points et ligne sur un plan », pour utiliser l'expression de Kandinsky et à des couleurs. Si l'on est poète on travaillera les puissances évocatrices d'une langue écrite ou parlée, sans utiliser de mise en scène, qui sera le propre du théâtre ou de musique, ce qui sera réservé au compositeur
Les règles opératives ou techniques, à l'intérieur d'un art seront celles qu'une école ou une époque fixe : par exemple la versification et le rythme des alexandrins pour un poète, les fameuses trois unités pour la tragédie classique ou le contrepoint pour un auteur de motets ou la perspective pour un peintre et en générale la proportion pour la sculpture. Nous voyons bien ainsi que toutes ses règles changent et sont essentiellement liées à une époque. Aucune d'elles ne fait référence absolue dans toutes les cultures périodes de l'histoire. Nous avons connu bien des constructions sans le nombre d'or - pourtant omniprésent dans les cathédrales gothiques -, de la peinture sans perspective, de la musique sans le système tonal, de poèmes en vers libre et même de romans sans ponctuation.
Les règles constitutives de chaque art seraient-t-elles plus fortes ? En effet, une poésie sans mots, une peinture sans couleurs, ou une musique sans sons, paraissent difficiles à concevoir. Cependant, si nous considérons l'art dit contemporain, c'est-à-dire à partir du deuxième quart du XXe siècle, nous trouvons une multitude de tentatives de dépasser les limites de chaque art : sculpture avec son propre corps, musique faite avec du bruit, poésie sans mots compréhensibles, juste un rythme, tableaux monochromes : On peu situer la limite franchie par Malevitch, avec son carré blanc sur fond blanc, la « fontaine » Duchamp, la composition « 4'33 » (de silence) de John Cage ; installations, performances, art éphémère (qui met en question l'idée même d'œuvre), etc. Nous sommes conduits à accepter que ces règles qui définissent les différents arts ne sont pas plus inéluctables que les autres.

 

2) De qui parle-t-on ?

Il y un point que cette question laisse un suspend : « l'art », c'est qui ? Se passer ou ne pas pouvoir se passer de quelque chose ces sont des actions, possibles ou impossibles pour un agent, mais l'art, ce n'est personne. Nous appelons l'art à un contexte humain de grande importance pour toutes les cultures, mais ce n'est pas un sujet humain. Il s'agirait donc des artistes ? Cela semble logique, ils sont les principaux agents de ce que nous appelons l'art. Mais les artistes sans les spectateurs -les récepteurs des ses œuvres - ne sont rien, non plus. Et ces récepteurs, que reçoivent-t-ils ? Des œuvres. Il paraît alors nécessaire de se demander si au moins ces trois instances peuvent se passer de la même façon des règles.

a) L'artiste, d'abord. Nous avons dit qu'il est souvent en lutte contre les règles, tout en les connaissant, il se force à les dépasser, à inventer d'autres, voire à les exploser. C'est l'art comme pratique (praxis, disaient les Grecs, pour distinguer l'activité en elle-même).
Mais il y a une différence entre « se passer de » et dépasser, renouveler, même détruire. La plupart de créateurs on, en effet, élargie, déstabilisé, questionné les règles de leur art, parfois ils ont remplacé un système pour un autre, comme Schönberg. Mais il est bien difficile des « se passer » dans un sens strict. En outre, il faudrait distinguer aussi se passer d'ignorer : pour dépasser des règles il faut les connaître et même les maîtriser. On ne se passe pas de ce contre quoi l'on lutte, on ne se passe pas du tout de ce que l'on invente (des nouvelles règles).
Nous pouvons cependant laisser la porte ouverte pour l'instant à la question si dans l'absolu l'artiste pourrait avoir comme démarche la tentative de s'en passer.

b) Le spectateur ou récepteur, peut-il se passer de règles ? Recevoir l'art, dans chaque époque a été une question d'éducation : il faut savoir regarde, savoir écouter. Savoir c'est pourvoir comprendre, être capable de jouir et d'être ému, transfiguré, même par l'œuvre. Ce savoir se communique, d'une façon ou d'un autre, par tradition, par imprégnation, ou par instruction organisée, mais il semble indispensable. Connaître les règles d'une langue semble la condition absolue pour comprendre un poème. Il y a des façons d'approcher les œuvres, même si une absence de préjugés est souhaitable. Peut-on considérer ce savoir comme des règles ? Il semble qu'il y ait un rapport mais que ce soit un pue abusif de les appeler toujours des règles. Il n'est pas indispensable de connaître l'harmonie pour écouter une sonate de Mozart, même si cette connaissance augmente notre capacité à l'apprécier.

c) Les œuvres, ne sont-elles encore plus proprement ce que nous appelons un peu facilement « l'art » ? Un musée d'art est plus exactement un musée d'œuvres d'art. C'est l'art vu à travers ses productions (poïésis, disaient les Grecs, pour parler de l'activité en tant que fabrication de choses).
Or, même s'il n'y a pas de règles universelles, chaque oeuvre est distincte d'une autre. Chaque œuvre possède « sa logique interne », - même si l'expression est métaphorique - une cohérence, une unité. Lorsque nous voulons nous approprier, connaître, nous imprégner d'une création, nous essayons, même spontanément, de dégager ses logiques, ses relations cachées, ses jeux de forces... Il est donc possible de dire que chaque œuvre établi ses propres lois, à défaut de faire partie d'un système reconnu, dans lequel cas la question ne se pose pas.
Mais nous avons laissé la possibilité ouverte d'un art qui essaye de mettre à mal l'idée même d'œuvre (performances, art éphémère, etc....). Il serait possible pourtant d'établir que pour un « art éphémère », la disparition de toute trace se constitue elle-même en règle, faute de laquelle, une œuvre viendrait à exister, ce qui réduit l'impact de l'acte artistique selon la logique qu'il s'est donné lui-même.

d) D'autres instances constituent « le monde de l'art » (cette expression semble plus précise que « l'art » tout court) : Des critiques, des marchands, des galeristes, curateurs, des médias spécialisés : magazines, livres d'art. L'éducation et ses cursus, arts plastiques, musique, histoire. Même si nous allons un peu trop rapide sur ce point, il paraît certain que toutes ces activités ne peuvent, contrairement à l'artiste, nullement se passer de règles, ne serait-ce parce qu'il s'agit de métiers, de professions, dans lesquels de buts bien établis et de contraintes de résultats sont, clairs et nets.

 

3) Dépassement et non absence de règles.

L'artiste se place plutôt dans un dépassement -ce terme nous semble le mieux placé pour comprendre le rapport de l'artiste aux règles - et non pas dans un dehors absolu des règles.

a) Aufhebung hégélienne. Ce point mérite un développement, car il semble central pour notre recherche. Qu'appelle-t-on « dépassement » ? Nous pouvons faire appel au concept hégélien. Le mot, qui a donné de difficultés de traduction était « Aufhebung ». Nous savons que ce mot diffère d'un simple anéantissement, puisqu'il s'agit, dans usage verbal « Aufheben », de conserver, maintenir quelque chose de ce qu'on est en train de supprimer, d'abolir. C'est pourquoi on est venu à utiliser de mots comme « surmonter », « subsumer ». C'est ainsi que parler de dépassement, dans un sens hégélien, n'est pas la même chose que dans la langue courante, Hegel parlait (dans la Science de la Logique) du moment positif de la négativité...

b) Dans les arts :
Pour ne pas nous éloigner de notre thématique, un artiste, supposons un compositeur qui se sent à l'étroit dans le système tonal, exercera à son encontre une force, par ses constantes expérimentations et tentatives, une action qui forcera peu à peu les limites et les lois, par des modulations, introduction des tons étrangers, dissonances, ruptures, etc. Nous pouvons situer Wagner et Mahler comme exemples, mais même Beethoven luttait déjà contre les carcans du système. Le geste de Schönberg, mais aussi de Stravinsky, Bartók et d'autres est de se placer un peu plus loin encore. Le système sériel est proprement un dépassement dans le sens hégélien du système tonale, car il garde entier le chromatisme, les même 12 sons et même des recours de contrepoint classique pour des rapports entièrement nouveaux entre les sons. La peinture abstraite, rompt entièrement le rapport aux formes naturelles et à leur l'imitation dans la peinture.

c) Dans les avant-gardes. Nous avons fait allusion aux tentatives les plus radicales de mettre tout en question par des gestes cherchant à échapper, même violemment aux règles des langages et même des pratiques de l'art.
Mais, là encore, y a-t-il disparition complète de règles ?
Ce qui est particulièrement riche dans l'idée hégélienne est l'idée selon laquelle une opposition radicale, même une tentative de violer des lois ou de détruire des systèmes, reste en quelque sorte prisonnière de ce à quoi elle s'oppose. Il n'y aurait aucun effet choquant d'une performance dans laquelle un artiste se lacère la peau ni d'une installation avec des matières en décomposition si nous n'avions pas des normes de l'intégrité de la personne, une répulsion qu'on peu même dire innée à la souffrance physique et une empathie à celle des autres, ou si nous n'avions pas une répugnance affirmée aux excréments... En générale, nous avons des critères de plaisir et de déplaisir, peut-être socialement transmis, mais agissants. Si jamais ils deviennent non agissants, l'œuvre ou la « non œuvre » perdent toute leur efficacité.


4) Les règles et notre façon de définir l'art.

Ce sujet peut nous servir pour une réflexion qui chercherait à définir l'art d'une façon particulière. Quelle est la fonction de l'art ? Nous retrouvons la difficulté historique dont nous parlions au début, puisque pendant des siècles ou des millénaires l'art cherchait à nous donne une connaissance du beau, ce qui, dans les termes de Platon voulait aussi signifier une connaissance du Bien, du juste, du vrai. Nous pouvons dire ainsi que l'activité artistique était une pratique de la connaissance des règles du beau (et du bien), tout comme la physique d'Aristote était une activité de la connaissance des règles de la nature et ses mouvements.
L'art moderne s'est érigé, non pas dans la disparition, comme nous l'avons établie, mais dans le dépassement des systèmes complexes de règles (très proches des mathématiques), dans la conquête de nouvelles règles, et finalement dans la lutte contre nos propres contraintes perceptives.
Notre vie, notre sensibilité et notre intelligence ne peuvent pas se passer entièrement des règles, mais nous ne sommes pas non plus entièrement prisonniers d'elles. En grande partie, l'art est l'activité humaine qui nous aide à ce mouvement de libération continuelle. L'activité créatrice de l'artiste est une dimension de la vie humaine dans laquelle certains êtres posent à leurs contemporains des questions et de défis sur leur propre façon de percevoir et de comprendre le monde. Ces questions (œuvres, actes) se font par la voie principalement sensible : productions perceptibles qui par leur mouvement propre (ses propres règles) nous posent problème, nous mettent au défi de percevoir autrement, de percevoir d'autres choses. Elles nous aident à dépasser nous-mêmes nos règles et nos habitudes d'habiter le monde, de comprendre nos sentiments, nos émotions et nos pensées d'une façon décalée, de nous décentrer. Si l'homme peut dépasser, même violer des règles, et d'inventer des nouvelles, est en grande partie grâce à cette capacité qui existe à l'état pur dans l'art.


CONCLUSION
L'art, comme aucune réalité humaine ne peut se passer entièrement de règles, mais comme aucune non plus ne peut entièrement s'en contenter, sous peine de conformisme mortifère et d'ennui sans fin. Mais dans l'art, la question des règles et leur dépassement est placée au premier plan. Aucune règle n'est universelle ni éternelle mais aucune créativité ne s'exerce totalement à l'écart des règles. L'art est plutôt une activité de lutte ou de questionnement permanent des normes et des systèmes de règles. Un artiste peut se passer des (certaines) règles mais l'art ne peut se passer de règles dans l'absolu. Elle peut, cependant, elle doit, même les dépasser, ou tout au moins se situer dans un mouvement de dépassement, entendu à la façon hégélienne, comme une tension qui génère du nouveau, tout en gardant quelque chose de ce qui est dépassé, par la positivité du négatif ; en sorte que, même en lutte violente contre des règles, l'ouvre ou mouvement, s'il est créatif, génère des nouvelles règles, ouvre sur la possibilité de nouvelles façons de percevoir et d'habiter le monde pour l'homme, qui sont autant de règles nouvelles contre ou à travers desquelles il s'agira dans l'avenir de dépasser à sont tour.

 

 

 

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